vendredi 7 novembre 2008, par
Pendant que la princesse d’Aragon, sous les regards craintifs de tous les courtisans, fustigeait son ancien précepteur et que son cœur balançait entre deux gentilshommes pour supplanter le jeune abbé, c’est une révolution de palais qui s’est opérée, discrètement d’abord, et la voilà qui triomphe à présent.
Personne n’avait eu connaissance du rappel du carzinal de Fleury dans la capitale. Dans une lettre que l’Empereur a adressé à son beau-frère, il a, dit-on, et sur un ton ne souffrant pas la contestation, privé Zichten Itza d’une personnalité remarquable. Ce faisant, c’est à un véritable coup de majesté que notre bien-aimé souverain a procédé. Visiblement lassé des petites cabales et des rivalités de quelques vicomtes qui se verraient bien prendre la place des princes du Sang, affecté par une relative désertion de la Cour, due au départ des princes et des grands seigneurs qui tous juraient jusque peu par le seul mot de “conspiration”. Il ne restait plus que le menu fretin pour entourer l’Empereur, et, trop content de tenir la place des ducs absents, on a vu le palais Aragon sombrer dans une morne tristesse et dans de méprisables affrontements. Le gouvernement, sclérosé, concentré dans des administrations massives, aveugles et voraces, a laissé le désordre s’installer. On parle par exemple de plus en plus d’une sombre affaire de messes noires, d’empoisonneurs… Révélée, dit-on, aux colonies, les membres des plus grandes familles avaroises et l’Empereur lui-même auraient été visés. Cette rumeur demeure persistante. De grands noms, des membres du clergé seraient impliqué.
Et si la poigne du carzinal de Fleury s’est relâchée sur ce dernier, c’est, avec la douceur du velours pourpre recouvrant un gant d’airain qu’il a saisi la direction du gouvernement. Apparaissant à la Cour avec tous les honneurs, il a assisté à une séance du conseil d’État, au cours de laquelle le sort de l’Empire s’est visiblement joué à nouveau. Il y entrait troisième personnage du Bienheureux-Siège démissionnaire, et en sortait représentant personnel extraordinaire de l’Empereur, muni de pouvoirs étendus dans les conseils et dans le gouvernement. Le prélat redoutable, qui ne jouait plus qu’un rôle secondaire bien qu’important dans la politique avaroise, revient vers les sommets du pouvoir, et par la porte monumentale de Castillon-Villeroy. Il ne fait nul doute que l’éloignement de cet ancien ami de l’Empereur n’a pas manqué de le placer au-dessus de tous les soupçons qui pèsent sur les anciens ministres, y compris le duc de Trébizonde, lequel a sagement pris le chemin de Wilhelstaufen pour y remplacer son père.
Les premières mesures ont été pour ainsi dire radicales : création d’une présidence d’État, confiée à Son Éternité, rétablissement du conseil de l’Empereur, divisé en sections de gouvernement et de justice, éclatement des grands ministères entre la surintendance des finances et quatre ou cinq secrétariats d’État. Le carzinal de Fleury a lui-même pris en main les affaires étrangères. Dans ce gouvernement, on compte bien sûr ces grands seigneurs incontournables, les fidèles de l’Empereur, le marquis de Vignecourt ou le duc de Villecombe, mais surtout un duo de barons, Monségur et d’Adesse, ainsi qu’un grand bourgeois, Shwartzwolf.
Notons d’ailleurs que ce dernier a perdu le secrétariat d’État à la Justice, pour gagner la garde des Sceaux. Les lettres qui lui accordent cette commission sont d’ailleurs remarquables en ce qu’elles officialisent la pratique qui consistait à enlever les Sceaux au chancelier, inamovible, et à les confier à un “garde”, qui lui-même exerçait véritablement les prérogatives dévolues au chancelier d’Avaricum. Les termes sont à présent explicités : le gardes des Sceaux et du trésor des Chartes Schwartzwolf prendra la place du chancelier dans tous les conseils et exercera son autorité sur la chancellerie. Beyloti est renvoyé au Skotinos où il prendra la présidence du présidial de Maxaira. Le chancelier et calife d’Atékarone est donc privé de ses pouvoirs. Après la loi de ségrégation, c’est une nouvelle victoire pour le parti fleuryste.
Nonobstant, trop habile pour verser dans une politique de dénigrement à l’égard du Skotinos, le carzinal de Fleury semble s’intéresser davantage, pour le moment, à donner un élan renouvelé à la gouvernance de l’Empire. Ayant assuré sa position en annulant les nuisances et les rivalités éventuelles, la voie semble libre pour le prélat qui devra s’exercer au pouvoir temporel, tandis que l’Empereur se prépare à gagner le Salut spirituel de son peuple dans un pèlerinage en Gallice. Plaisant paradoxe, mais choix prometteur.